Thanassis Triaridis

Un garçon muet

(ceci est un conte et ça finit mal)

Le père était un adolescent dans la Salonique de quarante-trois
et il avait vu de ses propres yeux
qu’on prenait les Juifs pour les envoyer au Hirsch[1].

Un jour, même, de cet horrible été
avec un de ses cousins, plus vieux,
ils étaient passés avec les vélos près du camp militaire
(ils allaient à la pêche à Kalohori).
De biais, il les a vus, du coin de l’œil,
accablés, entassés en ligne,
prêts à partir pour la gare, pour monter dans le train.

Des années plus tard, quand son fils l’a interrogé, il a répondu
« j’étais enfant, je ne savais pas, je ne comprenais pas »-
cependant en son for intérieur il le savait qu’il avait tout compris
et même s’il était allé à la pêche après, sans dire un mot ;
un garçon muet dans la Salonique de quarante trois,
pas du tout étonnant.

Mais son fils, avec l’assurance et la distance de toutes ces années,
il n’y arrivait pas à la digérer facilement cette histoire
avec les trains et les passants
qui regardaient du coin de l’œil
et demeuraient muets.
Et ainsi, il a cherché à lire dans les livres
tout ce qu’il pouvait à propos de cette agitation
et comment c’est devenu admissible – surtout ça.

Entre autres,
il a lu des choses sur le procès de Eichmann à Jérusalem
(dans les livres de Arendt et de Todorov).
Adolf Eichmann, donc, a dit à un certain moment :
« Moi je n’ai jamais tué personne,
moi je réglais les trajets des trains,
pour qu’ils démarrent de Drancy le quinze,
qu’ils arrivent à Auschwitz le vingt-deux.
Où voyez-vous le crime ? »

Et en lisant ces paroles
notre héros a pensé que, à chaque fois que tu vois qu’on traîne de force
des gens dans une gare ferroviaire,
il faut que tu gardes à l’esprit
une cheminée qui fume.
Et encore : qu’il faut que tu t’arrêtes et que tu cries,
et si tu es un enfant, il faut que tu fondes en larmes –
que tu casses d’une manière ou d’une autre ton mutisme.

Et ensuite il a pensé à ce slogan si galvaudé sur les murs :
Que le silence – toutes les sortes de silences –
était quelque chose comme de la complicité.
Disons : il n’était pas possible que le père soit au courant des cheminées –
mais il savait bien que quand on entasse des gens
dans les gares de train
c’est pas bon signe.

Voilà, donc, le rejeton de notre histoire –
voilà ses réflexions et voilà ses conclusions…

Trois ou quatre années se sont écoulées ;
un jour il s’est trouvé qu’il rentrait d’Amyndaio en train –
ils étaient allés en famille visiter des parents éloignés.
Un peu avant qu’ils ne démarrent, les policiers ont fait un barrage
et ils ont ramassé cul par-dessus tête une bonne quarantaine d’Albanais
(ils passaient à pieds la frontière, ensuite ils montaient dans le train pour Thessalonique)
Et, du coin de l’œil, il a vu qu’on leur mettait des menottes,
qu’on les faisait s’asseoir de force sur le ciment de la gare.

Et alors il a commencé à penser :
C’est vrai c’est dommage qu’on les ramasse comme ça les Albanais,
mais que faire, la Grèce ne peut quand-même pas les accueillir tous,
on n’a qu’à en garder un pourcentage, mais les autres on doit les renvoyer – comment faire autrement …

Et encore :
Bon, allez, c’est quand-même pas Auschwitz, faut pas exagérer –
c’est bien beau les grands raisonnements mais il faut savoir de quoi on parle :
À l’époque ils les envoyaient directement aux gaz et dans les fours,
ceux-là ils vont les renvoyer dans leur pays et c’est fini ;
Où vous voyez la comparaison, bordel ?

Et comme ça, petit à petit, il a fini par devenir muet –
finies les réflexions d’autrefois, finies les conclusions ;
il a fini par regarder lui aussi de biais, avec le coin de l’œil,
encore un garçon muet dans la gare des trains.

Thanassis Triaridis
in Ich bebe –quand les charretiers fouettent les chevaux, chapitre 57,
Éditions Τυπωθήτω, Athènes, 2008.
Édition électronique : http://www.triaridis.gr/ichbebe/)
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis

 


[1] Hôpital juif de Hirsch, fondation privée du baron Hirsch à Thessalonique, qui servit de caserne aux troupes nazies pendant l’occupation et de centre de rassemblement des Juifs lors des rafles de Thessalonique.


Administrateur poète