Gabeba Baderoon

J’oublie de la regarder

La photo de ma mère à son bureau des années 50
est dans ma bourse depuis vingt ans,
le papier brunâtre se décolore,
le bord festonné s’est recourbé puis redressé.

Le col de sa robe est discrètement croisé.
On pourrait croire qu’on l’appelle au loin,
par l’angle que fait son cou.

Elle était la première de la famille à prendre
le bus de Claremont
qui monte la colline pour se rendre à l’université.

A un moment pendant les cours à l’école de médecine,
les étudiants noirs devaient ranger leurs affaires, se lever
et quitter l’amphithéâtre en longeant les rangées de pupitres.

Derrière la porte close, lors d’une autopsie
les étudiants noirs n’étaient pas censés voir,
la peau blanche mise à nu et découpée.

Sous le couteau, sous la peau,
mystère de la ressemblance

dans un monde qui définissait comment noir et blanc
pouvaient se regarder l’un l’autre, se toucher,
ma mère regarde en arrière, avec un aplomb intact.

Chaque fois que j’ouvre ma bourse,
elle est là, si familière que j’en oublie
de la regarder.

In Poésie au coeur du monde, traduit de l’anglais par Denis Hirson et Katia Wallisky, anthologie à paraître prochainement aux éditions de la Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne

Gabeba Baderoon est née en 1969 à Port Elizabeth. Elle est docteur en anglais et spécialiste de l’Islam dans les arts en Afrique du Sud durant la période coloniale. Elle est invitée dans le monde entier pour des conférences et des lectures publiques lors de festivals internationaux de poésie. Elle partage sa vie entre l’Afrique du Sud et la Pennsylvanie où elle est chargée de cours à l’Université de Penn State. Lauréate du Prix de Poésie Daimler Chrysler pour l’Afrique du Sud en 2005, elle a publié quatre livres.


Administrateur poète