Denis Hirson

Cicatrice

Le jeune homme dans le salon de sa mère
sciait les cordes du violoncelle. Telles des bûches
les notes s’entassaient devant lui, sa tête de Greco
penchée sur la musique qui lui résistait encore.
Johannesburg, fin d’après-midi d’hiver, soleil mûr
contre la crête d’une colline, enfin le violoncelle se tut.
Quand l’homme gravit la pente avec son amie et moi,
les coups inquiets de l’archet hachuraient l’air sec alentour.
Je ne sais pas pourquoi, mais deux chiens se jetèrent
l’un sur l’autre, presqu’à mes pieds, haletant et râlant
sauvagement comme si le meurtre enfoui sous la ville
rugissait dans leurs gorges.
Sans réfléchir, j’ai intercalé ma main pour les séparer
et pour la peine je fus mordu jusqu’à l’os.
La cicatrice blanche descend toujours
dans le creux de la paume, me rappelant
le regard furibond de ma mère sur la blessure
et ma bêtise ; la voix de l’amie du violoncelliste vibrant
à mon oreille : comme elle se donne à sa colère, ta mère !
Tout reste inscrit dans ma main droite : musique brisée,
le pays vengeur, ma mère et son implacable bonté.

A paraître dans l’anthologie Poésie au coeur du monde aux éditions de la Biennale Internationale des poètes en Val-de-Marne

Denis Hirson est né en 1951. il a vécu jusqu’à l’âge de 22 ans en Afrique du Sud où il a fait des études d’anthropologie. S’installe en France en 1975. Enseignant et écrivain, il est l’un des principaux introducteurs de la poésie sud- africaine en France. Il a publié sept livres qui portent sur la mémoire des années d’Apartheid, dont un recueil de poèmes, traduit par Katia Wallisky et lui-même en français : Jardiner dans le noir, Le Temps qu’il fait, 2007. Il a réalisé deux anthologies en français : Poèmes d’Afrique du Sud, trad. Katia Wallisky et Georges Lory, Actes sud, 2001; Afrique du Sud : une traversée littéraire, Institut français, 2011. Il est invité à notre prochain festival Poésie au coeur du monde (24 mai au 2 juin 2013)


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